05/02/2019
Pedro Arrupe, bientôt béatifié ?

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Ce mardi 5 février, nous commémorons la mort de Pedro Arrupe, SJ, survenue il y a 28 ans. A cette occasion, Rome va recevoir la cause en béatification et en canonisation de cet ancien supérieur général de la Compagnie et désormais Serviteur de Dieu.

Un parcours édifiant

Peu connu du grand public, Pedro Arrupe fut pourtant une figure-phare du siècle dernier. Né le 14 octobre 1907 sur les terres du grand saint Ignace (Bilbao, Biscaye, Espagne), Pedro Arrupe part ensuite étudier la médecine à Madrid (1922 – 1926). Durant son cursus, il est amené à participer à une enquête sur une guérison miraculeuse à Lourdes. Cette expérience va profondément agir sur sa réflexion personnelle en matière religieuse et dessiner le restant de sa vie. Il entre au noviciat espagnol de la Compagnie de Jésus en 1927.

La guerre civile et l’expulsion des jésuites d’Espagne par le gouvernement républicain l’obligent à quitter la capitale pour continuer ses études en Belgique (philosophie) et aux Pays-Bas (théologie). L’auditoire des étudiants en médecine de l’université jésuite belge de Namur qui porte son nom salue d’ailleurs ce passage notable.

Ordonné prêtre en 1936 à New York City, Etats-Unis, où il est aumônier des hispanophones en prison, il part ensuite achever sa formation à Kansas City, la plus grande ville du Missouri. Cet État est d’ailleurs très lié à l’histoire jésuite, puisque c’est depuis Saint-Louis, 2ème plus grande ville de l’État, que le missionnaire jésuite belge Pieter-Jan De Smet partit sur les traces de Lewis et Clark pour aller à la rencontre des Indiens d’Amérique du Nord.

A l’instar de ce dernier, Pedro Arrupe brûle d’un désir ardent d’être envoyé en mission.

Son vœu sera exaucé deux ans plus tard, en 1938, quand il part pour le Japon devenir maître des novices au sud du pays, à Hiroshima. Là, Pedro Arrupe est témoin direct du bombardement atomique du 6 août 1945, qu’il décrit comme la « nouvelle Pompéi ». Il témoigne d’ailleurs à ce sujet du sentiment terrible qui l’a saisi lorsqu’il a célébré sa première messe depuis l’explosion dans la chapelle transformée en salle d’hôpital: « je restai comme paralysé, les bras ouverts, contemplant cette tragédie humaine : la science humaine, le progrès technique employés pour détruire le genre humain. Ils me regardaient tous, les yeux pleins d’angoisse, de désespoir, comme s’ils attendaient quelque consolation qui vienne de l’autel. »

Plus tard, il devient supérieur provincial des jésuites du Japon. Après 27 ans de mission dans l’Empire du Soleil Levant, il est élu le 22 mai 1965 28ème Supérieur Général de la Compagnie de Jésus par la 31ème Congrégation réunie après le décès du Belge Jean-Baptiste Janssens.

Le bon choix au bon moment

Selon son biographe, Jean-Yves Calvez, Pedro Arrupe était un des acteurs de l’esprit du Concile Vatican II et un leader spirituel en son temps. Il était évidemment bien préparé, puisque parlant plusieurs langues et possédant l’art d’entrer dans une mentalité et une culture différentes de la sienne. Pedro Arrupe, adepte des conclusions du concile, insuffle alors un esprit résolument plus moderne à la Compagnie. Convaincu que cette dernière, dans sa traditionnelle préoccupation d’influencer les élites socio-politiques, s’est trop exclusivement engagée auprès des nantis et classes dirigeantes, il est fréquemment en opposition aux éléments conservateurs de l’Église et de sa hiérarchie.

Moins de 10 ans après son élection, il convoque une Congrégation générale (1974-1975), autorité suprême de la Compagnie, afin d’entériner sa ligne. Il a toujours considéré cet événement comme le plus important de son généralat. Il en parle d’ailleurs lors d’une conférence en 1981 : « la Congrégation générale était consciente du manque de justice dont souffrent d’innombrables hommes et femmes dans toutes les parties du monde. Elle a pensé que la défense et la propagation de la foi ou, ce qui est la même chose, qu’être jésuite aujourd’hui signifie s’engager sous l’étendard de la croix dans la lutte décisive de notre époque, qui est la lutte pour la foi et la lutte pour la justice qu’elle implique. La Compagnie a reconnu ses déficiences passées dans le service de la foi et la promotion de la justice, et elle s’est demandé, en présence du Christ en croix, ce qu’elle avait fait et ce qu’elle devait faire pour Lui. Elle a choisi la participation à cette lutte comme point essentiel qui caractérise aujourd’hui ce que font et ce que sont les jésuites ».

L’engagement pour la foi et la justice est la manière décisive, aux yeux du Père Arrupe, par laquelle la Compagnie accomplit la mission que le pape Paul VI lui a confiée, de s’opposer à l’athéisme. « Ce n’est pas l’affaire d’un apostolat particulier, réservé à quelques spécialistes, mais c’est une dimension commune à toutes les tâches apostoliques de la Compagnie. » « Savoir découvrir des réalités qui pour beaucoup sont nouvelles et trouver un langage sur Dieu qui n’ait plus rien si possible de conventionnel, de stéréotypé, d’anachronique, qui rejoigne l’expérience même de l’homme incroyant ou malcroyant, qui lui dise quelque chose au niveau de ses plus intimes interrogations ». En résumé, « s’enfoncer progressivement » en des terres quasi inexplorées.

 Voyant que c’est en Amérique latine que la situation se détériore le plus rapidement, tant par le fait que ces peuples étaient affamés (autant de justice que de pain), que par le fait qu’ils étaient gangrénés par le marxisme, Pedro Arrupe écrit en 1979 : « Nous cesserions d’être de vrais fils de saint Ignace si nous ne mettions pas en œuvre tous nos moyens pour répondre à cette clameur. Par l’évangélisation, nous pouvons rendre un service signalé, efficace, mais elle attirera aussi sur nous de grandes oppositions, voire des persécutions, provenant peut-être d’où nous les attendions le moins. » Cela se traduit par un concept cher au Père Arrupe : l’inculturation. « L’inculturation est l’incarnation de la vie et du message chrétiens dans une aire culturelle concrète, en sorte que cette expérience transforme et recrée cette culture. L’inculturation est ainsi à l’origine d’une nouvelle création. » C’est d’ailleurs dans cet élan de combat pour la foi et la justice au plus près de la réalité, qu’il crée le « Jesuit Refugee Service » (JRS), car, disait-il, « dépouillés de tout et de tous, les réfugiés sont les plus pauvres des pauvres ». C’est au même titre que six jésuites seront assassinés au Salvador en 1989 par un commando de l’armée.

Incompris et souvent taxé d’optimiste naïf par la Curie romaine, Pedro Arrupe sera quelques années plus tard désavoué quasi publiquement par le pape Jean-Paul II. En 1983, il fera une thrombose qui le rendra aphasique et paralysé. C’est à ce moment que le pape suspend le droit de la Compagnie, annule la nomination de Vincent O’Keefe comme vicaire général et nomme à sa place un délégué personnel avec les pleins pouvoirs, Paolo Dezza, ayant pour mission dans l’idée du Saint-Père de remettre de l’ordre dans la Compagnie, soupçonnée par lui d’être trop proche de la théologie de la libération.

Une béatification et une canonisation

Bien que Pedro Arrupe fit partie intégrante d’une certaine élite ecclésiastique, ce qui le desservirait au point de vue de la dévotion populaire, condition nécessaire à la canonisation, il fut pourtant reconnu par tous comme défenseur de la foi et de la justice auprès des plus démunis.

Pour le 28ème anniversaire de sa mort, la Compagnie de Jésus souhaite rendre hommage à son 28ème Supérieur général en introduisant une cause en béatification et en canonisation ce mardi 5 février à Rome, en les murs du Palais Apostolique du Latran.

L’événement, annoncé le 30 janvier dernier par l’actuel Supérieur Général, le Vénézuélien Arturo Sosa, SJ, a débuté à 16h par une Eucharistie d’action de grâce. Le Supérieur Général a appelé tous les jésuites à se rendre dans la mesure du possible à cette session d’ouverture. Le vicaire général du pape pour le diocèse romain, le cardinal Angelo De Donatis, présidait la cérémonie. Pour rester en communion avec cet événement, le père espagnol Pascual Cebollada, SJ, postulateur de la cause du Père Arrupe, a invité toutes les communautés jésuites à célébrer l’Eucharistie le même jour, aux heures qui leur conviennent, « comme action de grâce pour la vie de l’ancien supérieur général au jour du 28ème anniversaire de sa mort (…) Toute la Compagnie de Jésus sera en union de prière à l’occasion de l’ouverture officielle de la procédure de sa cause en béatification. » Le pape François est d’ailleurs tout disposé à recevoir cette cause, ayant lui-même cité Pedro Arrupe pas plus tard qu’aux dernières Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) et semblant déterminé à parier sur sa béatification.

Écrit à Bruxelles, le 3 février 2019, par Maurice Selvais